Pour en finir avec l’Autonomie alimentaire

Autonomie (nom féminin) : Capacité de quelqu’un à être autonome, à ne pas être dépendant d’autrui ; caractère de quelque chose qui fonctionne ou évolue indépendamment d’autre chose. (Larousse)

Que celui qui n’a jamais, aux premiers beaux jours, fièrement posté sur les réseaux sociaux sa poignée de radis amoureusement cultivés en l’agrémentant du hashtag #autonomiealimentaire me jette le premier parpaing. Je l’écris sans moquerie, j’ai moi-même, jadis, sacrifié à cette coutume.

À l’heure où les chaînes Youtube vantant l’autonomie, toutes les autonomies, poussent comme champignons en sous-bois humide, il m’apparaît indispensable de ramener un peu d’ordre et surtout de raison à ceux qui voudraient se lancer dans cette pratique.

une des innombrables chaînes Youtube traitant « d’autonomie alimentaire » (j’ai pris la première qui passait, celle-ci n’est ni pire ni meilleure que les autres)

Pour faire simple, les aliments destinés à nourrir les humains se répartissent grossièrement en trois catégories :
• les fruits et légumes ;
• les céréales ;
• les produits d’origine animale, carnés ou non.

Si l’autonomie consiste à être indépendant du monde extérieur, nous sommes bien d’accord que la production d’aliments dans ce contexte doit se faire sans intervention exogène de produits ou de machines que nous ne sommes capables ni de fabriquer nous-mêmes ni de maintenir durablement.
Ainsi, nous n’utiliserons ni engrais chimiques, ni pesticides industriels, ni machines motorisées fonctionnant au pétrole (sauf à ce que vous viviez sur un champ pétrolifère et que vous sachiez le raffiner pour le rendre utilisable).

Car ne nous y trompons pas : si l’Humanité parvient aujourd’hui à nourrir ses sept milliards (bientôt  huit) d’individus, c’est uniquement grâce à l’industrialisation mécanique et chimique de l’agriculture. J’en veux pour preuve le graphique ci-dessous qui montre très bien comment la population a pu continuer d’augmenter sans que cela impacte la surface totale de terres dédiées à l’agriculture. On voit très bien l’inflexion qui se produit à partir des années 60 et qui coïncide avec la banalisation de l’usage des engrais azotés (entre autres) du fait de nouveaux moyens de production les rendant très économiques.

Sans mécanisation ni chimie, les rendements à l’hectare s’effondrent. Pire : le sol étant bas et la terre lourde, le dur labeur peut rapidement devenir plus consommateur d’énergie qu’il n’en produit. Bien sûr, on pourra utiliser, comme jadis, les animaux domestiques dans les champs, mais cela nécessite, outre un niveau d’expérience que peu sont capables d’atteindre, des surfaces agricoles supplémentaires, car ces animaux devront être nourris (et bien nourris pour l’effort qu’ils devront produire). Il faudra donc bien tenir compte de tout cela. Moins (voire pas) de mécanisation ni de chimie revient à devoir ou augmenter les surfaces agricoles, ou à diminuer la population. Ou les deux.

Qui plus est, nombre des prophètes de l’autonomie se revendiquent survivalistes et considèrent donc que l’autonomie alimentaire (en plus de l’autonomie énergétique et de l’autonomie en eau potable) est une nécessité en cas d’effondrement de la société due à une invasion de zombies nazis volants extra-terrestres.
Nous allons donc partir du postulat que nous sommes en situation dégradée et que nous ne pourrons pas nous rendre à la pharmacie la plus proche en cas de carence pathologique, ni à la morgue en cas de décès par malnutrition.

Bien, ceci étant posé, voyons de quoi il retourne.

ATTENTION ⚠ : ce qui suit est très largement parsemé d’évidences les plus élémentaires. Si je les rappelle, c’est avant tout parce que tout est dans tout (et inversement) et que c’est l’accumulation de ces évidences qui peut avoir pour conséquence qu’on en néglige une ou deux dans son projet au détriment de la réussite… et donc de la survie !

Dans notre monde actuel, la quantité de calories nécessaire quotidiennement à un adulte dépend de nombreux facteurs tels que le sexe, l’âge, la taille, le poids ou le niveau d’activité physique. Pour un homme adulte, l’apport conseillé en énergie est, en moyenne, de 2 400 à 2 600 calories par jour, selon l’activité. Pour une femme adulte, il est de 1 800 à 2 200 calories. Un enfant d’une dizaine d’années, croissance oblige, nécessite des apports équivalents à celui d’une femme adulte, soit autour de 2 000 calories par jour.
Les recommandations officielles concernant les apports de glucides, de lipides et de protéines sont souvent exprimées en pourcentages de l’apport calorique total.
• Les apports nutritionnels conseillés pour un adulte (pratiquant tout au plus un sport de loisir), par exemple, suivent les proportions suivantes :
• un peu plus de la moitié (55 %) des calories ingérées chaque jour doit être issue des glucides (deux tiers issus de l’amidon et un tiers du saccharose) ;
• un sixième (15 %) des calories ingérées doit provenir des protéines ;
• un tiers (30 %) des calories doit être apporté par les lipides.
En pratique, un apport calorique provenant pour 50 % des glucides et pour 35 % des lipides est déjà un objectif satisfaisant.
(source)

Les calculs qui suivent sont principalement basés sur les apports caloriques. Bien évidemment, il ne suffit pas d’absorber des calories pour survivre, sinon, on se goinfrerait tous exclusivement de beurre et de saindoux. Une alimentation saine, c’est-à-dire propice à une survie en bonne santé, doit être équilibrée, ce qui implique donc aussi de produire des aliments potentiellement faibles en calories, mais riches en d’autres apports nutritifs.

ceci est une laitue ; elle se prénomme Yvonne

Il va donc convenir de produire suffisamment d’aliments des trois catégories que j’ai citées plus haut (fruits et légumes / céréales / produits d’origine animale) pour vous nourrir, vous et les vôtres (nous allons partir sur la base d’une famille « standard », à savoir deux adultes d’âge moyen et en bonne santé et condition physique, un de chaque sexe, et deux enfants d’une dizaine d’années).

Oui, j’ai bien dit DES TROIS CATÉGORIES : ça signifie que les végans peuvent, ou faire avec le principe de réalité et manger ce qu’ils parviendront à produire, y compris des protéines animales, ou défuncter rapidement (ce ne sera sans doute pas le cas et ça risque d’être long et douloureux), confits dans leurs principes de petits-bourgeois n’ayant jamais connu la moindre pénurie alimentaire et dont les convictions, pour ne pas dire les croyances, ne peuvent tenir que dans le cadre d’une société de l’abondance, voire du gâchis.

ceci est une endive ; elle se prénomme Arlette

De la même manière, si vous vivez en appartement et que vous envisagez de cultiver ce dont vous avez besoin en jardinières sur le toit de votre immeuble… euh… comment le dire sans trop de brutalité… oubliez ! Car les surfaces nécessaires pour la production de nourriture sont très largement supérieures à ce que certains essaient de vous faire croire dans des vidéos putaclics sur Youtube, genre « Il fait pousser 100 kg de patates dans une poubelle ».

comment ? de l’entubage de gogos ??? meuh non ! pas du tout !

L’important est donc de parvenir à trouver un équilibre entre l’énergie dépensée dans la production de nourriture et la quantité d’énergie récupérée par la consommation de cette nourriture. Et attention, la gestion du temps est aussi importante, car si vous dépensez beaucoup d’énergie d’un coup dans la mise en place des cultures par exemple, mais que votre récolte n’intervient que 4 ou 6 mois plus tard, aussi productive, florissante et extraordinaire soit-elle, vous n’en serez pas moins mort de faim entre-temps.

Concernant les fruits et légumes, quiconque a à sa disposition un petit lopin de terre pas trop pourrie, de quelques centaines de mètres carrés, devrait parvenir à faire pousser un minimum de choses.
MAIS
Premier problème : pour faire un semis, il faut des graines. D’autres légumes nécessitent des plants préparés. Pour être autonome, il faut donc savoir sélectionner ses graines sur la récolte précédente, les conserver à l’abri et les semer quand il faut, en les protégeant des animaux sauvages qui ont eux aussi besoin de se nourrir et voient d’un très bon œil cette offrande soudaine.

« Merci pour cet excellent repas ! »

De plus, si vous cultivez votre petit lopin année après année, le sol va s’appauvrir et vous devrez donc l’enrichir en bonnes choses diverses et variées. Sans utiliser d’engrais industriels, vous devrez amender votre sol avec du compost et du fumier. Le compost proviendra de votre production elle-même (mais vous devrez gérer cela, même si ça n’est pas très compliqué). Le fumier, lui, sera issu de vos animaux d’élevage (coucou les végans !) et de vos propres déjections (que vous aurez au préalable compostées au moins un an durant pour en éliminer les bactéries toxiques et les parasites qui pourraient contaminer votre production).

ceci n’est pas de la merde ; ceci est le manger de votre manger

De telles quantités de compost et de fumure nécessitent un peu de place, peu de travail, mais pas mal de temps. Qui plus est, cela implique de manipuler régulièrement de la merde, au sens propre (!) du terme, et les mains délicates et les nez facilement agressés pourraient s’en trouver chagrinés. Il va pourtant falloir faire avec, votre survie est à ce prix : car votre existence même va dépendre de cette merde.

Si, par bonheur, vous avez sur votre terrain, quelques arbres fruitiers, une bonne partie de votre récolte est assurée sans avoir grand-chose à faire. Mais, même si vous avez un verger complet sous la main, ne pariez pas votre survie sur cette manne : de mauvaises conditions météorologiques, la pullulation d’un ravageur, un incendie peuvent rapidement réduire à néant vos espoirs… et par la même occasion votre espérance de vie !

Sachez encore que la récolte des fruits et légumes ne dure pas toute l’année, et même les jardiniers les plus expérimentés doivent faire face à une baisse, voire une absence de production plusieurs mois durant dans l’année.
Vous devrez donc aussi connaître les méthodes de conservation et avoir à disposition les moyens de les mettre en œuvre, sans apport extérieur d’énergie (pétrole, gaz ou électricité). Et ne venez pas me parler de la ferme éolienne que vous avez au fond du jardin ou de votre parc photovoltaïque sur le toit de votre habitation : outre que ces installations, dans un contexte dégradé, ne sont pas renouvelables (une tempête de gros grêlons et adieu les panneaux !), elles permettent rarement une consommation d’énergie importante à un moment donné. Or, sans congélateur ni réfrigérateur, vous devriez faire des bocaux. BEAUCOUP de bocaux ! Mais même les bocaux ne sont pas durables (il faut des joints que vous ne savez pas produire par vous même). Et tous les fruits et légumes ne sont pas lacto-fermentables.

apu

Les productions végétales qui se conservent assez bien dans le temps, si on les met à l’abri des rongeurs et de l’humidité, sont les fruits secs (noisettes, châtaignes*, noix, amandes) et les céréales.
Et ça tombe bien, car notre alimentation, en Occident, est principalement basée sur le blé et ses différentes mises en forme : pain, pâtes (nouilles), pâtes (à tarte), brouets et bouillies, épaississant, etc.
Le maïs est une autre possibilité à peu près équivalente dans sa préparation.


* La châtaigne est un fruit particulièrement intéressant pour ses apports nutritionnels (140 à 180 calories pour 100 grammes), ses usages culinaires et sa longue conservation. Sa consommation a longtemps été interdite par l’Église catholique, car favorisant la fainéantise, un homme pouvant se nourrir de châtaignes sans avoir à travailler le sol à la sueur de son front et à l’huile de son coude, contrairement à ce qu’enseigne la Bible.

chauds les marrons, chauds !

Imaginons que notre petite famille de départ (2 adultes et 2 enfants) souhaite avoir une consommation basique et frugale, à savoir un pain de 250 grammes par jour, plus quelques tartes et nouilles… disons au total l’équivalent en blé de 10 baguettes par semaine.
Un kilogramme de blé permet de faire 750 grammes de farine. Avec les autres ingrédients, vous arrivez à environ 1,2 kg de pâte, soit après cuisson presque 5 baguettes de 250 grammes.
Pour parvenir à l’équivalent de 10 baguettes, il faudra donc 2 kg de blé à la base. Et ce durant 52 semaines par an. Soit 104 kg de blé au total.
En France, aujourd’hui, on récolte autour de 70,5 quintaux de blé par hectare, soit 7 050 kg.
Une simple règle de trois permet donc de déterminer la surface nécessaire à la culture de nos 104 kg de blé : (10 000 m² / 7 050 kg) x 104 kg = 147,5 m² qu’on arrondira à 150 m².
Il faut donc 150 m² spécifiquement dédiés à la culture du blé pour fournir assez de grain pour faire la farine nécessaire à la consommation de notre famille.
Mais si nous consommons l’intégralité de notre récolte, nous n’aurons plus de graines à semer la saison suivante. Il faut donc prévoir une surface supplémentaire pour produire la semence de l’année suivante.
On arrive à 200 m². 200 m² exclusivement destinés à produire le blé. Avec les moyens techniques actuels (traitements et machines).
Sans traitement chimique, il y a fort à parier que votre blé contractera des maladies, comme la rouille jaune par exemple, qui est très fréquente et qui peut affecter le rendement jusqu’à 70 %. De plus, la faune sauvage viendra aussi faire ses emplettes dans vos semis.

« Merci encore, vous êtes vraiment sympa ! »

Enfin, les conditions météorologiques influeront énormément sur les quantités produites : trop d’eau, pas assez, trop de chaleur, pas assez… Vous savez, ce fameux cliché du paysan qui n’est jamais content du temps qu’il fait ? Eh bien vous en comprenez maintenant l’origine !
Considérons que vous êtes dans une région ni trop humide ni trop sèche, que les corvidés, mulots et autres sangliers ne viendront pas trop prélever leur dîme sur votre terrain et que vous serez un peu épargné par les maladies…
Et de 200 m² nécessaires, on passe désormais au double, soit 400 m².

Si vous cultivez 400 m² de blé, vous pouvez raisonnablement, en n’ayant pas trop de malchance, parvenir à faire pousser la quantité de céréales nécessaire à votre famille pour l’année, dans le cadre d’une consommation minimale, plus la semence pour la culture de l’année suivante.
Encore faudra-t-il récolter le blé à la faux, puis le battre, puis séparer le son du grain, puis moudre ce dernier. Toutes choses extrêmement simples, pas du tout épuisantes et donc pas du tout consommatrices d’énergie.

une activité saine et joyeuse pour toute la famille !

Le son pourra être consommé aussi, ou donné aux animaux d’élevage. La paille servira de litière pour l’élevage et on la retrouvera dans le fumier.

SAUF QUE…
Vous ne pouvez pas cultiver du blé chaque année sur la même parcelle : comme pour toute culture, vous devez opérer une rotation pour éviter l’appauvrissement des sols et le développement de maladies spécifiques.
Vous devez donc prévoir non plus 400 m² (qui est déjà un minimum), mais 800 ! Bien sûr, les 400 m² qui ne seront pas utilisés pour le blé une année pourront servir à une autre culture, mais ça veut dire que vous devez donc avoir au moins 800 m² de terre cultivable à disposition… et à travailler !

L’autre production végétale qui a permis à la civilisation d’éviter bien des famines est celle de la pomme de terre.

ceci est une pomme de terre ; elle se prénomme Joséphine

Actuellement, pour un particulier utilisant une semence sélectionnée et un minimum de traitement, le rendement de la pomme de terre est de 2,5 à 5 kg par mètre carré.
Si notre famille en consomme, là encore en étant particulièrement frugal, 333 grammes par jour, on parvient à un total de 120 kg par an. Ajoutons 20 % de perte (pourrissement lors de la conservation, rongeurs, etc.) et 10 % à réserver pour la semence et on arrive à 160 kg par an.
En conditions dégradées, un rendement de 2 kg / m² semble déjà optimiste. On a donc besoin de 80 m² de surface pour produire nos patates. Plus autant pour la rotation.

Ces deux cultures, pommes de terre et blé, seront les principaux apports végétaux en énergie de notre petite famille. Le blé transformé en pain (ou équivalent) apporte 265 calories pour 100 grammes. La pomme de terre est beaucoup moins calorique et n’apporte que 80 à 85 calories pour 100 grammes.
Notre famille de référence, qui consomme donc 2 kg de blé et 2,5 kg de pommes de terre par semaine, soit en moyenne quotidiennement 285 grammes de blé et 333 grammes de patates, gagne donc (285 x 2,65) + (333 x 0,85) = 755,25 + 283,05 = 1038,3 calories par jour. Pour quatre ! Après répartition 4 / 3 / 3 / 3, on parvient aux apports suivants :
• Homme : 319 calories
• Femme et enfants : 239 calories chacun
RAPPEL : Pour un homme adulte, l’apport conseillé en énergie est, en moyenne, de 2 400 à 2 600 calories par jour, selon l’activité. Pour une femme adulte, il est de 1 800 à 2 200 calories. Un enfant d’une dizaine d’années, croissance oblige, nécessite des apports équivalents à celui d’une femme adulte, soit autour de 2 000 calories par jour.
Donc avec le pain et les patates, les membres de notre petite famille n’ont couvert au mieux que 12 % de leurs besoins énergétiques quotidiens ! Avec environ 800 à 900 m² de culture ! Et le travail qui va avec !

Mais on ne se nourrit pas exclusivement de sandwiches à la patate !
Voyons en quoi consistent les apports caloriques des fruits et légumes les plus courants sous nos latitudes métropolitaines et pas trop compliqués à faire pousser pour un jardinier amateur (je vous ai fait un petit tableau récapitulatif) :

On le voit, sauf à s’empiffrer de quantités phénoménales de fruits et légumes (qu’il aura fallu cultiver au préalable, rappelons-le, et avec un rendement calorie/m² très très faible), les conditions nécessaires pour atteindre les apports caloriques indispensables à la survie sont loin d’être atteintes.
S’ils sont évidemment nécessaires, indispensables même, à une saine alimentation, par les minéraux, sucres, fibres, vitamines, etc. qu’ils apportent, ils sont très loin d’être suffisants.

SAUF SI…
(Fuyez, végans !)
Sauf si on complète son alimentation avec des produits d’origine animale.
Parce que là, tout de suite, on entre dans des ordres de grandeur totalement différents et on arrête de rigoler.
J’en veux pour preuve le tableau des apports caloriques pour les produits d’origine animale ci-dessous :

On le voit : le moindre morceau de bidoche est une fois et demie à trois fois plus calorique que la même quantité de pommes de terre !

Coupons court immédiatement sur un sujet qu’on voit pourtant revenir régulièrement : « si le monde s’effondre, je prendrai mon fusil (à supposer que vous en ayez un, que vous sachiez vous en servir et que vous ayez les munitions ad hoc) ou mon arc (bon courage et bonne chance pour vous nourrir si vous n’êtes pas déjà éminemment expérimenté) et j’irai chasser. »
Soyons clair : j’habite le trou du cul profond de la Bretagne. Il y a difficilement plus rural et perdu, sauf sans doute la Lozère ou la Creuse. Et du gibier, il n’y en a plus. C’est aussi simple que ça. Il y a certes du sanglier en assez grande quantité, qui ravage les cultures, mais qui nécessite une méthode de chasse collective pour être efficace (la battue). Il y a encore du chevreuil, mais pas à foison. Et le petit gibier a quasiment totalement disparu. Faisan, perdreaux, lapins, lièvres sont très rares, pour ne pas dire inexistants, et ceux qu’on croise sont issus d’élevages et introduits en milieu naturel chaque saison.
Alors si tous les survivalistes du dimanche qui ont abusé de la télé-réalité sur RMC-Découverte avec des émissions sur l’Alaska ou le Montana pensent pouvoir se nourrir on the land, c’est-à-dire en prélevant ce dont ils ont besoin sur Dame Nature, il suffira rapidement de se baisser dans les fossés pour s’approvisionner en fusils de chasse et en cartouches sur leurs cadavres rachitiques et desséchés.

J’ignore si la situation est la même dans toutes les régions de France, mais les chiffres de la biodiversité ne semblent guère laisser de perspectives encourageantes en matière de cynégétique.
Et dans tous les cas, si effondrement il y a, croyez bien que ce seront en premier lieu les chasseurs ruraux qui seront sur le terrain, et eux ont l’habitude de se servir de leur fusil.

Ceci étant dit, considérons donc l’élevage d’animaux de bouche d’un œil gourmand.

Pierre Aertsen (1507-1575) : Une Échoppe de Boucher avec la Sainte Famille fuyant en Égypte (1551)

Tout d’abord, il faut bien garder une chose à l’esprit : on travaille ici non seulement avec du vivant, mais avec du sensible, voire avec du très évolué ! Un lapin ou une vache sont des mammifères et s’ils ne fonctionnent certes pas comme nous, ils n’en sont pas moins assez proches par bien des aspects. Si vous arrosez un lapin d’essence et y mettez le feu (NE FAITES PAS ÇA ! c’est un exemple purement rhétorique !), il n’est pas indispensable d’être docteur en biologie pour constater que l’animal souffre énormément. Et de fait, si vous ne prenez pas grand soin de vos animaux, en leur apportant la nourriture nécessaire, en leur fournissant le couchage, la sécurité, en un mot le bien-être qu’ils réclament, alors vous pourrez très cyniquement constater que votre production de nourriture sur pattes diminue.
Je ne vais pas entrer dans le détail de chaque élevage, déjà parce que je ne suis pas spécialiste et que mon expérience personnelle, certes non négligeable, mais néanmoins limitée, s’arrête aux poules et aux bovins, et ensuite parce que ce n’est pas le propos.

« Salut ! Moi, c’est Jocelyne, la copine de Percehaie ! »

Il s’agit plutôt ici d’établir un panorama général des contraintes liées à l’élevage, en termes de compétences, de travail (donc d’énergie) et de moyens.

Soyons clair : plus vos animaux seront gros, plus vous aurez besoin de place.
Une poule a besoin AU MINIMUM de 30 m² pour être à son aise, et il faut compter AU MINIMUM un hectare de pâture par tête pour les bovins. Et entre les deux, vous avez tout l’éventail, à savoir 5 à 6 ovins par hectare, 10 oies par hectare d’herbe, etc.
Et donc, là, vous vous dites : j’ai justement un hectare de pâture à ma disposition, c’est tout bon, je prends une vache.
Sauf que non, ça ne fonctionne pas tout à fait comme ça.
Je rappelle que nous sommes dans un contexte d’autonomie.
Pour être autonome en viande bovine, une vache ne suffit pas : il faut au minimum un taureau et une vache. Et non, une vache ne fait pas de lait si elle n’a pas de veau. Donc 1 taureau + 1 vache + 1 veau = 2,5 hectares. Sauf que ces grosses bêtes-là, ça a des grosses pattes avec des gros sabots et que l’hiver, ça s’enfonce dans la gadoue et ça défonce le terrain. Il y aura donc une partie de l’année qui sera non une pâture, mais un épouvantable merdier gadouilleux de bouse et de boue, où vous vous amuserez comme un petit fou à y perdre vos bottes tandis que le taureau vous regardera d’un œil torve en se demandant s’il vous charge aujourd’hui ou s’il remet ça à demain. Résultat : comptez 3 bons hectares de pâture. Et sachez, qu’une pâture, ça n’est pas juste une parcelle avec de l’herbe dedans. Ça s’entretient. Notamment, ça se ressème régulièrement en plantes plus nourrissantes pour vos animaux. Et donc pour ça, il faut de la semence. Finalement, comptez 3,5 hectares. Qu’il faudra clôturer. Solidement. C’est que c’est costaud, un bovidé. En tant normal, il y a des clôtures électrique, mais là, nous sommes en situation dégradée, vous vous souvenez ?
Pour les poules, c’est plus simple : une fois adulte, coq ou pas coq, la poule pond à raison d’une centaine d’œufs par an durant les deux premières années de sa vie. Ensuite, le nombre d’œufs diminue, jusqu’à être anecdotique au bout de quelques années.
Mais œuf ne signifie pas poussin. L’œuf de poule doit être fécondé pour qu’un poussin se forme et que le cheptel perdure dans le temps. Donc coq.

« Salut ! Moi, c’est Roger, l’autre copain de Percehaie. »

Autre petit souci à gérer pour être autonome : la génétique.
Il faut compter au minimum 5 poules pour 1 coq (notez en passant que 5 poules et 1 coq, ça signifie un espace minimal de 180 m² à disposition) : Monsieur ayant des appétits sexuels conséquents, s’il n’y a pas assez de poules pour le satisfaire, il va faire son affaire toujours à la même (ou aux deux mêmes) et finira par littéralement l’épuiser et la tuer.
C’est pourquoi vous devez avoir un cheptel conséquent.
Mais vous devrez néanmoins gérer la consanguinité.
Contrairement aux mammifères, chez les poules, la consanguinité mère/fils ou père/fille est sans conséquence néfaste. Elle permet même de sélectionner certains caractères spécifiques.
Par contre, si votre coq vient à mourir et que vous le remplacez par un coquelet qui se retrouve avec ses sœurs, là, ça peut rapidement être la catastrophe.
Ceci étant, il faut déjà que vos poules acceptent de couver et d’élever les poussins. Pour ça, leur environnement et leur bien-être sera un critère déterminant.
Concernant les bovins, le problème se pose davantage encore : si vous n’avez qu’un taureau et une vache, vous pourrez gérer votre cheptel quelques années, mais pas éternellement. Et là, pas question de remplacer le taureau par un de ses fils pour qu’il fasse des galipettes avec maman, la génétique ne le permettra pas (ou alors, bonjour les dégâts !).

En fait, chez les animaux, c’est comme chez les humains : il y a une forme de pyramide Maslow. De quoi s’agit-il ? Le psychologue Abraham Maslow, dans les années 40, a développé une théorie selon laquelle les besoins humains étaient hiérarchisés, avec les besoins physiologiques à la base et les besoins spirituels ou intellectuels au sommet. Si cette théorie a été battue en brèche depuis, elle n’en conserve pas moins des aspects évidents : si nos besoins physiologiques les plus élémentaires ne sont pas assouvis, qu’on a faim, froid et que la mort rôde, il paraît difficile d’avoir la disposition d’esprit de s’atteler à démontrer les lois physique de la relativité générale ou de composer la 5e de Beethoven.

Eh bien il en va à peu près de même chez les animaux ! Si leurs besoins élémentaires ne sont pas assouvis, s’ils ont faim, froid, s’ils ne sont pas à l’abri des intempéries, si les conditions d’hygiène ne sont pas satisfaites, vous les verrez véritablement s’étioler, psychologiquement d’abord, puis physiquement, et s’ils ne meurent pas de maladie avant, ils s’éteindront de mal-être.
Indépendamment de toute considération morale (ce n’est pas le propos de cet article), la recherche de l’autonomie alimentaire ne vous permet pas le loisir de perdre des animaux de la sorte, d’autant qu’ils sont alors très souvent impropres à la consommation.

Dès lors, il faudra leur fournir un abri contre le vent, la pluie et le froid, une litière confortable, changée souvent (oui, les animaux d’élevage ont tendance à faire leurs besoins là où ils sont), de l’eau propre (et sans parasites) à volonté, de la nourriture riche et variée (Vous ne voudriez pas manger la même chose 365 jours par an ? Eh bien figurez-vous que les bêtes non plus ! Et de plus, ça permet d’éviter les carences.), de la place pour bouger, des jouets (oui, des jouets ! pas Fisher Price, hein ! mais si vous ne donnez pas « un truc » à un veau, par exemple, pour shooter et mettre des coups de tête dedans, il le fera avec l’abreuvoir, le cassera, perdra l’eau, etc.), des congénères pour interagir socialement, etc.
Et là, on s’aperçoit que c’est tout de suite une autre paire de manches. Sans parler du syndrome de La Grande Évasion.

Si les animaux ne sont pas bien chez vous, ils chercheront à tout prix à s’enfuir. Et je peux vous garantir qu’ils possèdent des trésors d’ingéniosité pour y parvenir ! Chèvres et moutons sont champions du monde toutes catégories sur la question. Et la dernière chose que vous voulez voir, c’est vos chèvres éparpillées sur votre terrain, à dévaster votre potager ou à écorcer vos arbres fruitiers (je parle d’expérience et le capricide vous vient rapidement à l’esprit). Il y a une raison pour laquelle Le Malin est représenté sous la forme d’un bouc !

Tout cela, c’est sans parler des problèmes vétérinaires.
Dans un contexte dégradé, si votre vache glisse (ça arrive) et se casse une patte, ou se déboite la hanche, vous devrez intervenir. Réduire une fracture sur une vache blessée de 600 kg… bon courage ! Il vous faudra sans doute l’abattre, pour mettre fin à ses souffrances, avec la perte que ça implique. Et si vous n’en aviez qu’une, vous voilà dans la mouise !
Notons au passage que, oui, j’ai bien écrit « l’abattre ». C’est une chose à laquelle vous devrez penser. Car pour manger un animal, il faut être physiquement et mentalement capable au préalable de l’abattre (et proprement, sans souffrance, et dans le respect des normes d’hygiène élémentaires), de le saigner, de le dépecer et d’en démonter la carcasse. Et là, bizarrement, on s’éloigne assez rapidement des discours yakafokon.

« Salut ! Moi, c’est Pistolero, un ancien copain de Percehaie. »

Mais beaucoup plus simplement, il faut savoir qu’une poule, comme une vache (et tout ce qu’il y a entre les deux en taille), ça se vermifuge régulièrement. Et là encore, s’il y a des solutions relativement simples pour les petits animaux, ça devient beaucoup plus complexe pour les grosses bêtes, a fortiori sans médicaments chimiques.

Enfin, comme si tout ce qui précède n’était pas suffisant, vous devrez aussi gérer les prédateurs. En France métropolitaine, les deux principaux prédateurs pour l’élevage sont :
• le renard (surtout pour la volaille) ;
• en situation dégradée, l’homme.
Notez que les deux sont particulièrement rusés et déterminés quand ils ont faim, mais que le renard est bien meilleur gestionnaire de son énergie que l’homme : si c’est trop compliqué, trop risqué, trop coûteux en énergie ou trop aléatoire, le renard passera son chemin et ira se régaler d’une charogne ou de quelques mulots bien juteux. L’homme aura lui plus tendance à faire une fixation sur la source de nourriture qu’il a repérée et sera plus motivé à tenter sa chance coûte que coûte.
J’ai vu, de mes yeux, un renard escalader un muret en parpaings d’1,5 mètres de haut. J’ai vu, de mes yeux, un jeune renard passer à travers un grillage au maillage 10×10. J’ai vu, de mes yeux, un renard à moins de 10 mètres de moi, alors que les chiens arrivaient sur lui, calculer s’il avait le temps de s’emparer de la poule qu’il convoitait, le faire et hélas (pour lui) devoir la lâcher pour mieux s’enfuir avec les mâtins à ses basques !
La prédation, quelle qu’elle soit, est un fait, vous ne l’éviterez pas. Tout au plus pourrez-vous la limiter. Donc prévoyez en conséquence et ne calculez pas la gestion de votre cheptel trop juste.

« Salut ! Moi, c’est Mr Fox et je suis un voisin de Percehaie. »

Voilà pour l’élevage. Il ne s’agit pas d’être exhaustif, mais de brosser un tableau rapide des contraintes qui se poseront à vous si vous vous lancez en autonomie alimentaire. On aurait pu parler de bien d’autres animaux destinés à l’alimentation encore, dont certains peuvent être très intéressants si vous ne bénéficiez pas de surfaces de terrain conséquentes : les cailles, les cochons d’Inde (oui, les caouics qu’on offrait jadis aux enfants soi-disant pour les responsabiliser, en alternance avec les hamsters et après que le poisson rouge se soit suicidé en tirant la chasse d’eau), les cochons nains du Vietnam… Mais dans tous les cas, outre les contraintes précédemment citées, vous devrez vous renseigner de manière pointue sur les conditions d’élevage et sur les spécificités des animaux que vous compter élever. Savoir comment voit et entend une vache vous évitera très certainement de vous faire bousculer ou marcher sur le pied par une bestiole de plusieurs centaines de kilos !

C’est bien joli, tout ça, mais maintenant qu’on dégueule de nourriture de partout… il faut la cuisiner ! Et donc, sauf à opter pour le crudivorisme (autre aberration de petit-bourgeois qui peine à exister), la plupart du temps, la chauffer.

« Wurt da furk ! Bork bork bork ! »

Et on en revient, une fois de plus, au problème de l’énergie.
Dans un contexte dégradé, vous devrez très certainement vous en remettre au bois. Ce qui signifie que vous devrez avoir à votre disposition les appareils de chauffage adéquats, mais aussi la batterie de cuisine qui va bien. Parce que la poêle Téfoul dernier cri « spéciale plaque à induction et à revêtement antiadhésif », après deux passages à la flamme, elle ne ressemblera plus à grand-chose !
Et qui dit bois, dit… ben couper bois !

« Voilà une saine occupation ! »

Tu l’as dit, Charles, une saine occupation, en effet ! Et pas du tout consommatrice de calories ! Inutile de vous dire que la gestion de votre stock de bois sera primordiale dans votre capacité à vous rendre autonome alimentairement parlant (et pas que).
Il va sans dire que vous pourrez aussi exercer vos talents de menuisier-ébéniste pour la confection de manches pour vos outils de jardin ou la fabrication d’autres instruments agricoles.

Un autre aspect de l’alimentation que nous avons jusqu’ici négligé, alors qu’il est indispensable, est la boisson.

« Ah ! c’est pas trop tôt, on est à marée basse, là ! »

Je ne peux que vous conseiller les jus de fruits et les tisanes, pour ce qu’ils peuvent vous apporter de sucres ou de substances bénéfiques à l’organisme. Mais n’oublions pas non plus les boissons fermentées : vin, bière, cidre, poiré, etc. !
Outre qu’elles sont particulièrement riches en divers éléments bons pour la santé (si on en boit avec modération, évidemment), ces boissons permettent aussi de s’abreuver quand on n’est pas sûr de la potabilité de l’eau, ce qui est très important. Ce n’est pas pour rien que ces boissons étaient privilégiés sur l’eau dans les temps anciens.
La fabrication de ces boissons est assez simple si l’on dispose du matériel (une broyeuse, un pressoir à main et quelques barriques, principalement) et nécessite somme toute peu de travail pour des quantités déjà conséquentes. Ainsi, pour le cidre, entre le ramassage des pommes, leur broyage, le pressage, le nettoyage des barriques, la mise en barrique, les soutirages et la mise en bouteilles, il faut compter environ une semaine de travail à plein temps (répartie sur plusieurs mois) pour obtenir 600 litres. Ce qui ne sera pas bu ensuite pourra être, au choix, soit distillé (c’est une autre affaire), soit finalement transformé en vinaigre. Quant à la pulpe de pommes broyées, les bovins en raffolent ! (là aussi, à donner avec modération, sous peine de diarrhée et d’addiction forte !)

le pressage du cidre

Enfin, et je crois qu’avec ça j’aurai terminé le tour des problématiques liées à l’autonomie alimentaire, il y a tout ce que vous ne pouvez pas produire et qui est néanmoins indispensable à la vie.
Je veux parler des sels minéraux (oligo-éléments), à commencer par l’iode.
Si vous vivez dans une région où le sel est rare, vous êtes mal parti. Le sel est nécessaire pour vous, pour vos animaux, pour conserver vos aliments. Le sel de la vie, en un sens !
Les oligo-éléments essentiels à votre survie et ayant un risque de carence démontré sont l’iode, le fer, le cuivre, le zinc, le sélénium, le chrome, le molybdène et le bore. Ils sont en principe naturellement présents dans vos aliments ou dans votre eau de boisson, mais certains environnements en sont, sinon totalement, du moins partiellement dépourvus, et les conséquences sur l’organisme ne sont pas négligeables (cf. les « crétins des Alpes« ).

Tout cela pour dire que l’autonomie alimentaire, une VÉRITABLE autonomie alimentaire, durable dans le temps, et pas une vague résilience temporaire, est à mon sens une des plus difficiles à atteindre. Et qu’on ne s’y trompe pas : je ne prétends absolument pas y être parvenu, loin s’en faut ! D’ailleurs, je ne suis pas loin de penser qu’elle n’est pas atteignable à titre individuel, mais uniquement dans une forme de collectif, au niveau du clan ou du village, à l’ancienne, au moins sur les gros morceaux, comme la moisson.

J’espère vous avoir donné matière à réflexion. Que cela ne vous empêche toutefois pas, aux premiers beaux jours, de fièrement poster sur les réseaux sociaux votre poignée de radis amoureusement cultivés en l’agrémentant du hashtag #autonomiealimentaire : je vous mettrai un like.

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